C’est sans aucun doute le personnage le plus important du Broadway des années 70 et 80 ; l’homme qui a su échapper aux influences et dont on sent d’emblée que chaque œuvre correspond à des exigences diversifiées ; l’homme qui a aussi imposé un goût et une éthique du spectacle musical.
Né le 22 mars 1930 à New York, Sondheim fait une bonne partie de ses études dans un collège de Pennsylvanie. Là, il rencontre James Hammerstein, fils d’Oscar II, le fameux librettiste (de Show Boat, de Carousel, du Roi et moi, de La Mélodie du Bonheur, entre beaucoup d’autres) qui le prend sous son aile. Plus tard, il obtient une bourse et apprend la musique auprès de Milton Babbitt pendant plus de deux ans. Un formidable concours de circonstances va le sortir de cette période de formation pour accéder à la célébrité : première intuition positive, Sondheim pense qu’il ne peut être seulement compositeur, il veut participer aussi à l’écriture des livrets et commence à écrire des scènes de Musicals sans considérer toutefois que cette activité soit la perspective ultime de son existence. Quelques travaux à la télévision et divers contacts avec des professionnels de Broadway complèteront la formation de Stephen Sondheim. En 1954, il est engagé par le producteur Lemuel Ayers pour collaborer à un Musical, Saturday Night ; malheureusement, Ayers meurt avant que son projet ait pu se concrétiser ; toutefois, il reste un matériel testé au cours de longues auditions. Ce sont ces compositions de Sondheim qui frappent Arthur Laurents, alors plongé dans un travail passionnant mais difficile : l’écriture d’un livret pour le compositeur Leonard Bernstein. La fluidité et l’efficacité des textes de Sondheim donne des idées à Laurents. Il sait que Bernstein cherche désespérément un auteur de lyrics (paroles de chansons), quelqu’un de nouveau. A 27 ans, Sondheim entre dans l’équipe de West Side Story.
Puis Sondheim signe les lyrics de Gypsy, fructueuse collaboration avec Jule Styne en 1959. Désormais, Sondheim est connu à Broadway. Mieux même, on le respecte et une certaine «aura» en fait un personnage à part. Profitant du triomphe de West Side Story, Sondheim reste sur une sage réserve, s’efforçant de ne pas se disperser, jusqu’au jour où le librettiste Burt Shevelove, un ami, le met au courant d’un projet pour le moins surprenant dans le cadre de Broadway : monter un Musical dont l’action se passerait dans la Rome antique, une sorte de délire organisé dans la pure tradition du burlesque.
Ce sera A Funny Thing Happened On The Way To The Forum (créé le 8 mai 1962), qui va déchaîner un enthousiasme général. Sondheim fait du Musical une sorte de machinerie complexe dont la séduction provient de paroles à double sens et de mélodies qui servent à la perfection de ce qui est dit. Dans cette farce inspirée de Plaute, le compositeur puise dans son immense culture. Le traitement ne trompe guère, Sondheim fait ses gammes. En 1964, en revanche, Anyone Can Whistle est un bide, un vrai. Le livret d’Arthur Laurents, la chorégraphie d’Herbert Ross et l’interprétation de Lee Remick et Angela Lansbury ne vont pas suffire. Toutefois, la méthode Sondheim s’affine. Les musiques et les chansons disent des choses qui ne sont pas explicitées par les intermèdes parlés.
Avec Company, qui débute le 26 avril 1970, Sondheim produit son premier chef-d’œuvre et il obtient la consécration. Couronné de nombreuses récompenses (notamment 6 Tony Awards, comme meilleur Musical, meilleure musique et meilleurs lyrics, entre autres), Company est une terrifiante peinture de mœurs qui, sous des allures enjouées, veut prouver que le couple est une utopie et qu’il vaut mieux qu’il le reste ! Company frappe la critique par la façon dont Sondheim intègre les éléments du théâtre le plus noir dans une alerte comédie musicale qui s’articule en différentes saynètes, refusant de développer une intrigue linéaire. Les lyrics d’une rare qualité sont de terribles portraits de cinq couples qui constitue le noyau des protagonistes.
Poursuivant sur cette lancée, Sondheim développe sa vision cynique du couple en l’élargissant au rêve américain dans Follies (créé le 4 avril 1971), qui rencontre un succès tout aussi grand et rafle 7 Tony Awards. Cette peinture amère d’une réalité glauque qui se dissimule derrière les paillettes se redouble d’une réflexion mélancolique sur le temps qui passe. Le titre de Follies fait en effet référence aux fameuses revues de l’entre-deux-guerres, et notamment aux Ziegfeld Follies. Le Musical de Sondheim met en scène une troupe de cette époque qui se revoit en 1970 dans le théâtre où elle a triomphé trente ans plus tôt. Parmi tous ces artistes, chanteurs, danseurs et girls, deux couples jadis liés par de profonds liens d’amitié se revoient (et leur doubles plus jeunes apparaissent régulièrement comme des flash-back, ou des fantômes de leur vie passée). Cette amère comédie de l’amour et du hasard parvient à tisser un fil narratif dans une forme qui renoue en même temps avec la structure très éclatée de la revue, tout en oscillant entre réalité, souvenir et fantasme. Avec Company et Follies, la peinture pessimiste des mœurs n’est d’ailleurs pas exclusivement américaine. Le sens du symbole et le goût pour une psychologie plus fouillée tendent vers une vérité universelle.
Avec A Little Night Music, créé en 1973, Sondheim radicalise encore plus son attitude vis-à-vis du spectacle musical. Le titre est emprunté à Mozart et le sujet à un film d’Ingmar Bergman (Sourires d’une nuit d’été). Avec Hugh Wheeler, qui deviendra le principal complice de Sondheim pour les livrets, nous entrons dans le monde des compromis du changement de siècle. L’intrigue se situe en effet en Suède, alors que le XXe siècle se profile à l’horizon d’une société aux élans du cœur empreints d’une hypocrisie et d’une douleur incommensurables. La partition adopte souvent le rythme à trois temps de la valse. Et elle comprend une chanson de Sondheim qui est devenu un tube planétaire : «Send In The Clowns».
Viennent ensuite Pacific Overtures (1976), relatif insuccès (l’ouvrage traite des relations diplomatiques entre le Japon et les Etats-Unis au XIXe siècle tout en reprenant la tradition du kabuki consistant à attribuer les rôles de femmes à des hommes en travesti) et enfin Sweeney Todd (1979). Ce dernier ouvrage rafle de nouveaux prix (8 Tony Awards) et tient 558 représentations de suite à Broadway. C’est aujourd’hui l’un des titres de Sondheim les plus souvent repris.
Le compositeur traverse ensuite une période de crise : en 1981, l’échec de Merrily We Roll Along (nouveau pari dramaturgique qui consiste à narrer la carrière d’un compositeur et de ses deux amis de collège à reculons, quittant les compromissions amères de sa maturité pour retrouver l’idéalisme de sa jeunesse) l’atteint profondément. Il attend 1985 pour créer une nouvelle œuvre dans le Off-Broadway, plus ouvert à l’«expérimentation» que les vastes théâtres de Times Square. Sunday In The Park With George est un nouveau chef-d’œuvre qui dénote la nouvelle orientation prise par Sondheim, moins cynique qu’auparavant, mais pas moins mélancolique. L’ouvrage est une réflexion sur la finalité de l’art, qui prend pour point de départ le fameux tableau de Georges Seurat «Un dimanche après-midi à l’île de la Grande Jatte». Il est couronné du Prix Pulitzer. Le prochain opus est dans la même veine, mais il thématise rien moins que la vie en société et les rapports intergénérationnels : Into The Woods, en 1986, est une relecture déjantée de contes de fées entremêlés (Cendrillon, Le Petit chaperon rouge, Jacques et le haricot magique). L’idée est de métaphoriser la vie humaine par la «forêt» dans laquelle des personnages de tous âges et conditions sociales se confrontent. Nouveau succès.
A partir des années 90, le compositeur ralentit sa production. Et les nouvelles œuvres, qui remportent des succès d’estime, ne s’inscrivent par aussi profondément que les précédentes dans le patrimoine anglo-américain. Assassins, créé dans le Off en 1990, est une étonnante pièce qui met en relation tous les assassins de présidents de l’histoire américaine ( !), puis Passion, en 1994, remporte de nouvelles récompenses à Broadway, sans obtenir le succès escompté. Dans cette transposition scénique du film d’Ettore Scola Passione d’amore, il semble que l’absence d’ironie d’un sujet très romantique (la passion d’une femme laide pour un fringant officier qui la repousse d’abord puis l’aimera trop tard) ait pris Sondheim au dépourvu. En 2003, Bounce est un échec depuis lequel Sondheim n’a rien produit de nouveau (hors une adaptation d’un ouvrage de jeunesse, The Frogs, d’après Les Grenouilles d’Aristote).
Mais peu importe ces déconvenues. Dès les années 80 et aujourd’hui encore, Sondheim bénéficie d’une large et durable reconnaissance. Les œuvres composées jusqu’à et y compris Into The Woods font partie du répertoire anglophone, elles sont régulièrement remontées dans de nouvelles productions à Broadway ou dans le West End (Londres) et font aussi l’objet d’innombrables productions d’amateurs, notamment dans les universités. Outre que des magazines lui sont entièrement dédiés, Sondheim est l’un des musiciens auxquels de grands concerts de gala sont souvent consacrés, ainsi que de nombreux disques – des artistes comme Frank Sinatra, Barbra Streisand, Julie Andrews, Liza Minelli, Cleo Laine, Placido Domingo, Mandy Patinkin n’hésitant pas à enregistrer certaines de ses chansons. Récemment encore, Tim Burton a annoncé son intention de porter Sweeney Todd à l’écran (avec Johnny Depp) et les producteurs de la série à succès Desperate Housewives empruntent la plupart de leurs titres d’épisodes à des incipits de chansons de Sondheim. Signe de leur popularité… et de leur universalité !
D’après un article d’Alain Lacombe (1987) revu et complété par Alain Perroux (2007)
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